Combats, hiérarchie et passion au rythme des alpages

Sur la piste des reines d’Hérens

Tu entends leurs sonnettes avant même de les apercevoir. Sur quatre alpages du Val de Bagnes, la même passion se joue chaque été : celle des vaches de la race d’Hérens et de leurs reines. À Mille, tout commence par l’inalpe et cent jours de combats. Aux Grands Plans, c’est le plus grand troupeau d’Hérens du Valais qui règne. À la Marlénaz, c’est au petit matin que le spectacle se joue. À Charmontane, c’est tout un été de transhumance qui rythme la vie du troupeau. Quatre lieux, quatre visages d’une même tradition.

Romy Moret Publié le 29 septembre 2026
Alpage De La Marlenaz @ Romy Moret
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Alpage De La Marlenaz @ Romy Moret

Inalpe de Mille : 100 jours pour devenir reine

Sur les hauts de Bruson, autour du parc, les regards sont tournés vers les vaches qui se retrouvent après plusieurs mois passés dans différents troupeaux. Certaines avancent tranquillement, d’autres affichent déjà leur tempérament. À peine réunies, les premières luttes s’engagent. Bienvenue à l’inalpe, ce rendez-vous du début du mois de juin qui marque chaque année le début de l’été dans les montagnes du Val de Bagnes.

Pour les visiteurs comme toi, le spectacle est fascinant. Pour les éleveurs, c’est l’aboutissement de plusieurs mois de travail. À Mille, plus d’une centaine de vaches d’Hérens venues de différents troupeaux de la région vont partager la montagne durant 100 jours. Leur objectif naturel : établir une hiérarchie et désigner celle qui deviendra la reine de l’alpage.

Parmi les propriétaires et éleveurs présents, Mélissa Uttinger suit attentivement ses protégées Comète, Tatenka et Dira. Pour elle, cette journée représente l’ouverture d’une saison pleine d’espoir. Après avoir obtenu le titre de reine nationale en 2024 avec Faïka, elle nourrit désormais une autre ambition.

« J’aimerais encore juste avoir la reine à Mille », confie-t-elle.

Un objectif prestigieux, car ici, la victoire ne se décide pas en quelques combats mais au terme de tout un été.

Bien plus qu’une compétition

Pour Benoît Abbet, responsable de l’alpage, c’est précisément ce qui rend les combats de montagne si particuliers.

« Ce n’est pas comme les matchs de reines, c’est un championnat. Il faut vraiment voir que c’est la vache qui gagne le dernier jour qui gagne. »

À Mille, tu vas voir évoluer les vaches ensemble durant cent jours. Les rapports de force changent, certaines s’imposent rapidement, d’autres attendent leur moment. La patience fait parfois la différence.

« On peut vraiment admirer l’aspect stratégique des vaches », explique encore Benoît Abbet.

Cette relation particulière entre les éleveurs et leurs animaux transparaît dans chaque échange. Lorsque l’on demande à Mélissa ce qui la fascine dans la race d’Hérens, sa réponse est immédiate :

« Elles sont proches de nous. C’est comme un animal de compagnie. Il leur manque uniquement la parole. »

Cette proximité contribue largement à la passion qui entoure les reines.
Ici, chaque vache possède son caractère, son histoire et ses admirateurs.

Les Grands Plans : le plus grand troupeau d'Hérens du Valais

Au-dessus de Verbier, les Grands Plans offrent une escapade facile d’accès et pourtant profondément ancrée dans l’univers des alpages valaisans. Depuis le parking des Planards, quelques minutes te suffisent pour rejoindre les premières écuries. Les plus grands marcheurs préféreront emprunter les sentiers qui montent depuis la station et prolonger ensuite la balade jusqu’à la Croix de Cœur ou sur les itinéraires qui sillonnent les hauts de Verbier. Très vite, ton regard se pose sur les pâturages des Grands Plans. Face à toi, les montagnes du Val de Bagnes avec le Grand Combin dessinent un décor grandiose. En contrebas, Verbier s’étire sur son plateau tandis que, de l’autre côté de la vallée, l’alpage de Mille te fait un clin d’œil près de la piste de la Pasay.

Ce qui fait la renommée de ces lieux particuliers, ce sont surtout leurs habitantes. Près de 190 vaches de race d’Hérens passent l’été ici. Un chiffre impressionnant qui fait des Grands Plans le plus grand troupeau exclusivement composé d’Hérens du Valais, donc « du monde » comme affirment les membres du consortage de l’alpage. Pour profiter au mieux du spectacle, il vaut la peine de choisir le bon moment. Les vaches quittent généralement les écuries tôt le matin vers 7h, reviennent en fin de matinée, ressortent vers 17h avant de rentrer pour la nuit. Ces déplacements offrent souvent les plus belles occasions de les observer de près, de les photographier ou simplement de prendre le temps de regarder vivre le troupeau.


Floride, la reine des Grands Plans

Au milieu de cette impressionnante assemblée règne Floride. Depuis plusieurs années, cette vache imposante appartenant à Damien Besse domine ses rivales et conserve sa place au sommet de la hiérarchie. Une performance qui force le respect lorsque l’on sait combien la concurrence est relevée dans un troupeau de cette taille. Chaque été, les rapports de force se redessinent au fil des rencontres dans les pâturages. Pourtant, Floride continue d’imposer sa présence. Observer la reine évoluer parmi les autres vaches constitue l’un des moments forts d’une visite aux Grands Plans.


La Marlénaz : le réveil des reines

À 7h, la montagne n’est pas encore tout à fait réveillée. La lumière du matin caresse les pâturages de la Marlénaz. Dans le silence, on aperçoit l’écurie encore paisible. Puis, les portes s’ouvrent et le calme est soudain rompu : près de 120 vaches de la race d’Hérens s’élancent sur le chemin avant de gagner les prés. Peu à peu, les silhouettes noires se dispersent sur les pentes… en quelques minutes, elles se rejoignent naturellement et reforment le troupeau, accompagnées par le maître-berger Abilio et un chien-berger. Tout est parfaitement orchestré ! Si tu cherches à vivre un vrai moment de montagne, assister à cette sortie matinale est sans doute l’un des plus beaux instants de la journée. Ici, rien n’est mis en scène : tu découvres simplement le quotidien d’un alpage où les gestes se répètent avec la même précision, au rythme des saisons.



Un maître-berger qui revient chaque été

Depuis 16 saisons, Abilio retrouve ce même paysage au début de l’été. Originaire du Portugal, il passe près de quatre mois à la Marlénaz avant de rentrer retrouver sa famille. Un rythme qui lui convient parfaitement. « Moi, je suis ici avec les vaches parce que j’aime ça », résume-t-il avec un sourire. Cette passion se lit dans chacun de ses gestes. Au fil des années, il a appris à connaître les vaches, leurs habitudes, leur tempérament et les petites histoires qui composent la vie du troupeau. Certaines aiment mener la marche, d’autres préfèrent rester discrètes et lorsque deux reines décident de mesurer leurs forces, mieux vaut leur laisser la place. Étant donné qu’il y a 15 éleveurs qui regroupent leur troupeau respectif pour l’estivage à l’alpage, et qu’il s’agit toutes de belliqueuses vaches de la race d’Hérens, les affrontements sont fréquents et la hiérarchie évolue tout au long de l’été. Pour les passionnés, c’est un spectacle fascinant, toujours spontané.

Un alpage façonné par plusieurs générations

Derrière cette scène immuable se cache une longue histoire. Depuis des décennies, les consorts de la Marlénaz entretiennent ensemble ce patrimoine d’altitude. Thierry Michaud, impliqué depuis de nombreuses années dans la vie de l’alpage notamment en tant que secrétaire, raconte qu’en 1947, une décision a profondément changé son avenir. Les anciens consorts ont choisi de vendre l’alpage de Louvie, très éloigné, pour acquérir les pâturages situés sous la Marlénaz, au lieu-dit les Prétaires. « C’était une très bonne décision, qui permet une montée à l’alpage une semaine plus vite, généralement au début juin déjà. »

Une décision qui avait suscité de vifs débats à l’époque, mais qui permet aujourd’hui encore au troupeau de profiter d’un vaste domaine, des écuries situées à près de 1900 mètres jusqu’aux pâturages culminant autour de 2300 mètres. « Aujourd’hui, on descend à 1700 mètres avec les vaches, puis on remonte jusqu’aux pâturages d’altitude », explique Thierry Michaud. Un parcours qui permet au troupeau de suivre l’herbe tout au long de l’été et qui façonne encore aujourd’hui le rythme de la vie à la Marlénaz. Aujourd’hui, une quinzaine d’alpants perpétuent cette aventure collective, chacun contribuant à faire vivre un alpage où traditions, passion et montagne continuent de se transmettre d’une génération à l’autre.

Charmontane, là où les vaches voient du pays

À Charmontane, les vaches d’Hérens ne passent pas l’été dans un seul pâturage. De juin à septembre, elles remontent le Haut Val de Bagnes par étapes, de la Caouète jusqu’à Grand Charmotane. Pour les retrouver, tu dois suivre leur voyage, franchir le barrage de Mauvoisin et t’immerger dans une vallée où chaque lieu raconte un morceau de l’histoire pastorale.

À l'heure du lait

Il est 5h lorsque Jean-Louis Bruchez prend la route pour aller chercher le lait. Au pied du barrage de Mauvoisin, la montagne est encore plongée dans la pénombre. Les bergers, eux, sont déjà au travail. Après les tunnels, la route se faufile au-dessus du lac tandis que les premiers rayons éclairent les cascades et les pentes couvertes d’herbe. Jean-Louis, gérant de l’alpage depuis 2013, connaît chaque recoin de cette vallée. En montant, il désigne l’ancien alpage de la Lia, les bâtiments déplacés lors de la construction du barrage et les différents endroits pâturés par les troupeaux. Il suffit de l’écouter pour comprendre que Charmontane ne désigne pas seulement un lieu : l’alpage s’étend sur un immense territoire, façonné par les déplacements des hommes et des bêtes. À certains endroits, les vaches pâturent tout près de la route. Ailleurs, elles apparaissent minuscules au fond de la vallée ou sur un versant que tu pensais inaccessible. Leur pied sûr impressionne, car elles empruntent encore d’anciens passages, franchissent les torrents et retrouvent chaque année les mêmes herbages. Jean-Louis ne cache pas son attachement à ce décor et sa connaissance des lieux, sur le ton de la plaisanterie : « C’est le plus beau coin du monde, je le connais comme ma poche. Je dis toujours, quand je croise le président de la commune : tu es président jusqu’au mur de Mauvoisin. Ici, en haut, c’est moi ! »

Les vaches : tout un été en mouvement

Si tu questionnes Jean-Louis, tu apprendras que Charmontane accueille 145 vaches appartenant à une trentaine de propriétaires. Une majorité sont des vaches de la race d’Hérens, auxquelles s’ajoutent des laitières. Quatre employés veillent sur le troupeau, mais le fonctionnement de l’alpage implique aussi les éleveurs qui montent régulièrement donner un coup de main et suivre leurs bêtes. L’estivage débute généralement durant la première quinzaine de juin. Les vaches passent d’abord une dizaine de jours à la Caouète, sur le chemin de Brunet, avant de rejoindre Bonatchiesse, Madzeria, sous le barrage, puis Mauvoisin et La Lia. Elles poursuivent ensuite leur route en direction de Boussine, en passant par l’alpage du 28, puis de Chanrion et de Grand Charmotane. À la fin de l’été, le mouvement s’inverse et le troupeau redescend progressivement avant la désalpe. « Les vaches marchent beaucoup le jour où elles se déplacent, puis elles restent une semaine ou dix jours au même endroit », précise Jean-Louis. Il résume leur saison avec une pointe de fierté : « Elles voient du pays. Le plus beau pays du monde ! »

Cette connaissance de la montagne se transmet dans la famille Bruchez. Avant Jean-Louis, son père Maurice a été berger puis maître-berger à Charmontane. Son grand-père Émile y a ensuite travaillé durant 16 ans. Lui-même a quitté le métier de charpentier pour se consacrer entièrement à son exploitation et à l’alpage. Ce sont trois générations reliées par les mêmes chemins.

Quatre alpages, une même passion

Que tu croises les vaches de Mille au sortir de l’inalpe, celles des Grands Plans face au Grand Combin, celles de la Marlénaz au petit matin ou celles de Charmontane sur la route de leur transhumance, c’est toujours la même histoire qui se raconte : celle d’une race, d’une hiérarchie et d’hommes et de femmes qui vivent au rythme du troupeau. Quatre lieux, quatre moments de la journée ou de la saison, une seule invitation : lever la tête vers la montagne et tendre l’oreille aux sonnettes.

À propos de l'auteure

Romy Moret
Journaliste locale indépendante

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